Enquête sur l’implantation de Total à Polytechnique

Le Parquet national financier a ouvert une enquête contre le PDG de Total, après le dépôt de plainte pour prise illégale d’intérêts par Greenpeace, Anticor et Le Sphynx. Membre du conseil d’administration de Polytechnique, il fait installer un centre de recherche sur le campus.

Greenpeace, Anticor et le Sphynx (association d’anciens élèves de Polytechnique) avaient déposé plainte pour prise illégale d’intérêt contre Patrick Pouyanné, PDG de Total et membre du conseil d’administration de Polytechnique, qui fait implanter un centre de recherche sur le campus de l’école d’ingénieurs. Selon les informations du Monde [1], le Parquet National Financier (PNF) a décidé d’ouvrir une enquête préliminaire en mai pour d’éventuels faits de prise illégale d’intérêts par le dirigeant du major pétrolier.

Le projet prévoit une implantation au cœur du campus de l’école d’un centre de 10 000 m2 dans lequel travailleraient près de 250 chercheurs. Les anciens élèves demandent que le centre de recherche soit plutôt construit en dehors du campus ainsique la démission de Patrick Pouyanné du conseil d’administration de l’école.

  1. Enquête ouverte après la plainte contre Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, pour prise illégale d’intérêts – Le Monde 22-09-2021
  2. Centre de recherche à Polytechnique : le PDG de TotalEnergies visé par une enquête pour «prise illégale d’intérêts» – Libération 22-09-2021
  3. Le parquet national financier ouvre une enquête sur l’implantation de Total à Polytechnique – Novethic 22-09-2021

La privatisation rampante des universités et des grandes écoles

Cette affaire concernant les liens étroits entre grandes écoles et groupes privés soulève en même temps le phénomène de privatisation croissante de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Dans les universités, la pénétration insidieuse des grands groupes privés revêt différentes formes. On assiste d’une part à la nomination croissante dans les conseils d’administration de membres extérieurs émanant de grands groupes industriels, et d’autre part au fleurissement de chaires d’enseignement et de recherche privées ou de fondations. Grâce aux statuts dérogatoires des nouvelles « Universités de recherche intensive » et autres établissements « expérimentaux », la composition des conseils d’administration place aujourd’hui ces membres nommés en position décisionnaire (aux cotés des représentants des autorités et des établissements, nommés également), au détriment des représentants du monde académique [1]. Le fonctionnement collégial qui prévalait jusque là dans les universités, et qui constituait une garantie essentielle de leur indépendance dans la production et la transmission des connaissances, est ainsi gravement menacé. Quand aux chaires financées par le privé, toujours plus nombreuses et richement dotées, le rapprochement des thèmes de recherche financés et du nom de leurs généreux mécènes laisse pour le moins dubitatif quand à la nature des travaux qui pourront y être menés [2].

Pourtant la privatisation de l’enseignement supérieur qui s’étend ainsi dans les universités, à la recherche éperdue de fonds ou de partenariats leur permettant de palier aux carences des budgets de l’État, ne fait en réalité qu’imiter celle qui a déjà commencé à gangrener les grandes écoles dès les années 2000, sous la forme ici aussi d’une multiplication de fondations ou de chaires financées par de grands groupes privés.

C’est ainsi que Sciences Po Paris attire de nombreux mécènes, comme AXA, l’un des grands partenaires, aux côtés de L’Oréal, la Société Générale, la Fondation Coca-Cola, la Fondation Total et la Fondation HSBC pour l’éducation. Sciences Po Bordeaux n’hésite pas à recourir à de multiples chaires pilotées par des industriels comme Dassault, Safran, Thales dans le domaine de la défense et aérospatial, ou Engie sur les Transitions énergétiques territoriales [3]. Ici encore, on peut craindre avec raison que la création de ces nouvelles chaires aient un contenu orienté et un enseignement dénué de neutralité, dispensé dans l’intérêt des entreprises et non dans l’intérêt général. Un vent de protestation contre le partenariat de Sciences Po avec la compagnie pétrolière Total s’élève de la part des étudiants, qui dénoncent des problèmes d’objectivité ou de parti pris de certains enseignements.

L’école Polytechnique n’est pas en reste et profite depuis plusieurs années de financements privés de plus en plus abondants, avec pas moins de 29 chaires privées et de nombreuses conventions de recherche [4]. Le paroxysme a sans doute été atteint avec le projet d’installation de la direction Recherche & Innovation du groupe pétrolier Total sur le campus de Polytechnique, avec des laboratoires de recherche pour un effectif d’environ 250 agents et le financement d’une chaire d’enseignement [5].

« Imaginerait-on un centre de R&D de Monsanto sur le campus d’AgroParisTech, de Pernod Ricard dans une faculté de médecine ? »

Les élèves de Polytechnique n’ont découvert le projet qu’en décembre 2019, alors que la décision avait été prise par le Conseil d’Administration en juin 2018. Ils s’étaient alors, à une grande majorité, exprimés contre ce projet sous sa forme actuelle (61 % se sont prononcés contre le projet lors d’un vote qui a recueilli 70 % de participation). Un comité de mobilisation composé d’élèves et d’anciens élèves, s’était constitué [6] et avait rédigé une tribune, reproduite ci-dessous. Une pétition avait également été lancée [7].

Refusons la privatisation de l’enseignement supérieur et de la recherche !

Attac Nord-Essonne apporte tout son soutien à la mobilisation face à ce projet d’implantation d’un groupe pétrolier en plein coeur d’un établissement public.

  1. C’est ainsi qu’à l’université Paris-Saclay, la représentation des professeurs, enseignants, chercheurs, étudiants et autres personnels au Conseil d’Administration se retrouve inférieure à celle des membres nommés et de la présidence. La pénétration du secteur privé s’étend même à d’autres conseils très stratégiques, comme la Commission de la Recherche, où l’on trouve à présent des représentants de PSA, Valéo et Thalès.
  2. A l’Université Paris Saclay : Chaire « Achats Publics » financé par RTE, chaire « Biologie des Invasions » financée par AXA, chaire « Cuisine du futur » financée par Danone, chaire « Economie de l’Immatériel » financée par la Banque Populaire et la Caisse des Dépôts, chaire « Droit de l’Espace et des Télécoms » financée par Airbus, Thalès et Orange, chaire « La Physique autrement » financée par Air Liquide. http://www.fondation.universite-paris-saclay.fr/les-chaires/
  3. https://www.sciencespobordeaux.fr/fr/recherche/les-chaires-d-enseignement-et-de-recherche.html
  4. https://www.polytechnique.edu/fr/chaires-d-entreprise
  5. https://www.mediapart.fr/journal/france/100120/l-ecole-polytechnique-partiellement-privatisee-au-profit-de-total
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/07/il-faut-deplacer-le-centre-de-r-amp-d-de-total-a-l-exterieur-du-campus-de-polytechnique_6032156_3232.html
  6. https://polytechniquenestpasavendre.fr/
  7. https://act.350.org/sign/nous-refusons-que-total-simplante-polytechnique/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *