EHPAD : à trop tirer sur la corde …

Le livre « Les Fossoyeurs » du journaliste-lanceur d’alerte Victor Castanet a fait exploser la chape de silence qui couvrait jusque-là les graves dérives du système des EHPAD privés à but lucratif. Les médias ont tous simultanément offert une caisse de résonance au scandale dénoncé dans ce livre, un scandale dénoncé déjà depuis longtemps par les personnels, des associations, des syndicats… et un rapport de l’Agence Régionale de Santé d’IdF daté de 2018.

La parole a été donnée à des soignants et des familles qui témoignent de la maltraitance dont sont victimes les personnes âgées dépendantes au sein de ces établissements : une maltraitance par absence de soins et de surveillance, par manque de personnel pour aider aux gestes indispensables du quotidien ou assurer la propreté des locaux.

Le business des vieux voué à un avenir prometteur

L’appât du gain est à la source du scandale. Contrairement aux EHPAD publics, les EHPAD privés lucratifs fixent librement le tarif de l’hébergement (frais d’hôtellerie, restauration, animation). Ce tarif est en moyenne de 50 à 60% plus élevé dans un EHPAD privé lucratif que dans un EHPAD public (parfois beaucoup plus encore – jusqu’à 6 fois plus élevé !). Et pourtant, le personnel au service des résidents est moins important que dans un EHPAD public. Le profit dégagé l’est aux dépens des pensionnaires et du personnel, tous en grande souffrance. Vouloir gagner toujours plus a conduit certains gestionnaires d’EHPAD à se retrouver au centre du scandale.

C’est le cas du Directeur Général du groupe Orpéa (Yves Le Masne), que les tarifs et les restrictions qu’il a imposés aux résidents ont permis de rémunérer à hauteur de 1.3 million d’€ par an. Informé de l’enquête de Victor Castanet par l’auteur lui-même, le PDG s’est empressé de vendre ses actions Orpéa, suffisamment tôt pour réaliser un « incroyable coup de bourse » (Le Canard Enchaîné, 2 février 2022). La parution du livre un peu plus tard a en effet provoqué la chute brutale du cours de l’action Orpéa. Le groupe a tenté de limiter les dégâts et annoncé le limogeage de son PDG… Lequel devrait néanmoins toucher une indemnité de départ de 2.6 millions d’€… !! Le groupe Orpéa aurait également escroqué la Sécurité Sociale en lui facturant les salaires de soignants fictifs. Un exemple parmi tant d’autres du cynisme dont est capable le monde de la finance.

Les groupes privés gestionnaires d’EHPAD à but lucratif se sont considérablement développés depuis les années 2000 ( Orpéa, Korian, LNA Santé, Domusvi, etc…). Ils représentent 22% des possibilités d’accueil en France aujourd’hui et cette part ne cesse d’augmenter. Ils proposent à leurs investisseurs des taux de rentabilité élevés garantis et des revenus qui bénéficient de fortes réductions fiscales : le marché des chambres en EHPAD se porte très bien.

A l’approche des élections présidentielles, le gouvernement cherche à désamorcer la bombe

Le gouvernement a diligenté une enquête, le Sénat également. Des enquêtes pour confirmer l’enquête, après des décennies de signalements, de dénonciations et de rapports laissés sans suite. Il est temps que nos dirigeants osent agir enfin, et mettent un frein à la privatisation incontrôlée de ce secteur qu’est la dépendance des personnes âgées.

Côté service public, la loi de financement de la Sécurité Sociale pour l’autonomie et le secteur médico-social est toujours à l’état de projet, l’accompagnement de la dépendance des personnes âgées est une question restée en friche durant le quinquennat d’E. Macron (tout comme la question du mal-logement). La médiatisation du scandale de l’EHPAD Orpéa a conduit les candidats à l’élection présidentielle à s’exprimer sur le sujet : que feront-ils, ou elles, une fois élu-e-s ? Le clivage droite-gauche apparaît clairement sur une question comme celle-là : les uns ne veulent surtout pas toucher au secteur privé lucratif mais proposent de contrôler régulièrement la qualité du service rendu, les autres veulent que l’accompagnement de la dépendance soit exclu du champ des activités commerciales à but lucratif.

Une fois l’indignation retombée, et l’attention des médias détournée sur un autre sujet, quels actes, quelles décisions verront le jour ? Quelles ont été finalement les suites données aux révélations sur les Panama papers par exemple, et d’autres enquêtes remarquables diligentées par des réseaux internationaux de journalistes – lanceurs d’alerte ?

La pression de la société civile est indispensable. Elle est seule garante que le problème ne sera pas indéfiniment reporté à plus tard. Une dizaine d’organisations syndicales de retraités se sont mobilisées, bien décidées à maintenir cette pression. Elles ont publié un communiqué de presse commun que voici :

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